À Nogent, une formation au plus près des besoins des entreprises

, par christophe

Le bassin de Nogent possède un savoirfaire de premier plan dans l’automobile, l’aéronautique ou encore le biomédical. Les industriels de Nogent, petite ville de Haute-Marne, avaient du mal à attirer de jeunes talents. À leur demande, l’Université technologique de Troyes y a ouvert une antenne pour former en alternance des ingénieurs.

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la Croix en page 3 du mardi 13 mai 2014

Implanter dans une bourgade de 4 000 âmes située en plein cœur de la Haute-Marne une formation d’ingénieurs en alternance… Le projet de l’Université de technologie de Troyes (UTT) semblait téméraire.

Trois ans plus tard, les résultats sont là : 70 étudiants, déjà titulaires d’un DUT, d’un BTS ou d’une licence professionnelle préparent leur diplôme spécialisé dans les « procédés et mise en œuvre des matériaux » en partageant leur temps, par quinzaine, entre l’antenne nogentaise de l’UTT et leur entreprise.

« Les candidats à l’alternance ont souvent du mal à trouver un employeur. Là, ce sont les patrons eux-mêmes, désireux de pallier l’exode des jeunes de la région, qui nous ont sollicités », confie Frédéric Sanchette, responsable de cette formation en trois ans. « Une trentaine d’étudiants ont pu être placés dans les entreprises locales », précise-t-il, heureux de montrer « qu’on peut aussi trouver un emploi intéressant loin des métropoles ».

Comme le souligne Salim Lamri, enseignant-chercheur, le bassin de Nogent, longtemps spécialisé dans la coutellerie, possède maintenant un savoir-faire de premier plan dans l’automobile, l’aéronautique ou encore le biomédical. « Marle est le leader européen de la prothèse de hanche. Les Forges de Courcelles, elles, produisent des vilebrequins pour Audi », s’enthousiasme-t-il.

Le bassin de Nogent possède un savoirfaire de premier plan dans l’automobile, l’aéronautique ou encore le biomédical.

À la tête d’une PME de 60 salariés, Pascal Gillet n’a pas hésité à prendre en alternance l’un des membres de la première promotion. « Pour avoir longtemps travaillé avec des entreprises allemandes, je savais toute la pertinence de ce dispositif de formation, très développé outre-Rhin », indique-t-il.

Ce patron a confié au futur ingénieur la conception d’une pièce de moteur, avec fabrication d’un prototype et séances d’essai chez le client. Parce que le volume de son carnet de commandes, largement tributaire du marché automobile, a réduit, Pascal Gillet ne pourra pas conserver ce jeune homme, mais il lui a trouvé un poste chez un autre employeur local.

des airs de ville universitaire

« Parmi ceux qui obtiendront leur diplôme cet été, trois ou quatre ont quasiment déjà signé leur contrat d’embauche dans des entreprises ­locales », complète Frédéric Sanchette. Une perspective qui séduit beaucoup Caroline Husson, inscrite en seconde année.

Après avoir empoché une licence en métallurgie à Charleville-Mézières, elle a choisi de revenir près de sa famille. Et entend bien « profiter des opportunités professionnelles qu’offre le bassin de Nogent  ».

Beaucoup de ses camarades viennent d’autres régions. Pour les séduire, l’UTT joue, entre autres, la carte du logement. Les futurs ingénieurs sont logés dans des bungalows individuels avec jardin. Tout près, une mini-résidence étudiante sort de terre, à l’initiative d’un bailleur social.

Il faut dire que l’antenne nogentaise accueillera à partir de 2015 des étudiants supplémentaires avec l’ouverture d’une licence professionnelle. Comme le dit Christophe Juppin, responsable du pôle technologique Sud-Champagne, l’arrivée de l’UTT contribue à « redynamiser  » Nogent, qui prend désormais des airs de ville universitaire.

Denis PEIRON

la Croix en page 3 du mardi 13 mai 2014

http://www.la-croix.com/Actualite/France/A-Nogent-une-formation-au-plus-pres-des-besoins-des-entreprises-2014-05-13-1149394

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crédits : © Eric Girardot Photographe Chaumont - 2015
BMW a désigné Forges de Courcelles comme partenaire majeur dans la fabrication hautement stratégique de ses vilebrequins.

Annie DESCAMPS
Conseillère d’orientation et psychologue au centre d’information et d’orientation (CIO) Médiacom à Paris : « La voie de l’alternance demande beaucoup de maturité »

« Il faut se détacher de l’idée selon laquelle l’alternance s’adresserait aux élèves en situation de décrochage scolaire. Quand on est exclu du système scolaire, il est en effet et très difficile de savoir comment se présenter à une entreprise. Il est donc très rare qu’un jeune décrocheur arrive directement dans une formation en apprentissage, sauf pour des métiers précis, comme celui de garagiste.
Cette voie nécessite en fait beaucoup de maturité. Je me souviens d’une élève qui avait 15 de moyenne en troisième et dont le rêve était de devenir coiffeuse. Un jeune qui suit un contrat d’aptitude professionnelle (CAP) n’est pas nécessairement un mauvais élève. Viser une formation en alternance nécessite d’être assez solide et d’être prêt à supporter les exigences du monde du travail. »

Recueilli par Lucie GRUAU

L’essor de l’apprentissage passe par « l’ouverture aux métiers qui créeront les emplois de demain ».

Le bilan de la fillière alternance reste largement positif. Ce qui explique que les différents gouvernements ont fait de son essor un objectif politique.
« Dans les années 1980, l’apprentissage était considéré comme quelque chose de désuet, c’était une voie de relégation. Mais la création du bac professionnel en 1985 et l’ouverture à l’enseignement supérieur en 1987 avec la loi Séguin a changé la donne », ajoute Emmanuel Sulzer. Alors que les effectifs d’apprentis dans le secondaire ont stagné, ceux de l’enseignement supérieur ont décollé, pour atteindre 28%, selon l’Insee. Reste qu’aujourd’hui, estime l’Institut Montaigne,« seuls 7% des jeunes Français de 16-25 ans sont en alternance, contre 17% en Allemagne ».
On peut donc faire mieux. Nicolas Sarkozy, qui a créé un malus pour les entreprises de plus de 250 personnes qui embauchent moins de 4% de leur effectif en alternance, et un bonus au-delà, est allé jusqu’à proclamer l’objectif de 800 000 apprentis.
François Hollande, lui, vise plus modestement 500 000 apprentis à l’horizon 2017.
L’objectif ne sera atteignable que si la croissance revient. Entre autres conditions.

Premier autre prérequis : réformer l’orientation. Selon un récent rapport interministériel, l’apprentissage « souffre d’un manque de légitimité dans l’éducation nationale », qui voit parfois cette filière comme une concurrente. L’apprentissage ne figure même pas dans le système informatique Affelnet, censé aider l’orientation en fin de troisième.
Il faut aussi dire que, selon un sondage CSA pour l’Institut Montaigne,43% des Français vivent toujours l’apprentissage comme une filière réservée aux élèves en difficulté.

Deuxième condition : résoudre le paradoxe qui veut que les entreprises vantent l’apprentissage mais restent minoritaires à prendre un apprenti.
Pour Michel Abhervé, l’essor de l’apprentissage passe par « l’ouverture aux métiers qui créeront les emplois de demain ». Et de citer le secteur public, où l’alternance reste sous-développée, et l’économie sociale et solidaire, en dehors du champ de la taxe d’apprentissage. « Ce qui aiderait, estime de son côté Véronique Lable, directrice du CFA de la chambre de commerce de Paris Île-de-France, c’est de stabiliser le contexte juridique et fiscal pour rassurer les entreprises, car si tout devient sans cesse plus complexe, ça ne facilite pas l’embauche. À l’automne 2013, un décret a été publié pour interdire aux mineurs d’utiliser les machines dangereuses. Ça part d’une bonne intention mais comment fait-on alors pour apprendre le travail à un apprenti si on ne peut pas lui faire utiliser les outils ? »

Nathalie BIRCHEM
et Malik TEFFAHI-RICHARD

la Croix en page 3 du mardi 13 mai 2014

Pour en savoir plus :

- Delphine Descorne Jeanny est vice-présidente du cluster Nogentech depuis le 14 mai 2014.