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"La tech est au paroxysme des normes masculines", selon Marlène Schiappa

, par christophe

Marlène Schiappa, la secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes, planche sur un dispositif pour intégrer plus de femmes à la french tech. Entretien.

L’Usine Nouvelle - La place des femmes dans la french tech ne s’améliore guère. Comment analysez-vous cette situation ?

Marlène Schiappa - Il y a un phénomène global, que rappellent les récents scandales dans la Silicon Valley. Le secteur de la tech est réputé sexiste. Il y a également une forme de dévalorisation des femmes dans les nouvelles technologies. Tout cela peut décourager beaucoup de femmes d’y travailler, avec, derrière, de véritables enjeux économiques. Les femmes entreprennent majoritairement dans la santé, le social, les services à la personne ou la mode. Si nous passons à côté des sujets qu’elles portent, ces secteurs seront privés d’innovations technologiques. Le moment du financement est à cet égard crucial. C’est pourquoi j’ai signé une convention avec deux banques qui s’engagent à mieux accompagner les femmes entrepreneurs.

Comment ces start-up, qui se veulent à l’avant-garde, peuvent-elles conserver une culture rétrograde vis-à-vis des femmes ?

La tech est au paroxysme de tout ce que l’institut Catalyst appelle les normes masculines du pouvoir. Il y a un fort esprit masculin, avec une valorisation de la prise de risque extrêmement poussée… Dans ce milieu, il faut défricher. Or, être pionnier est un comportement valorisé dès l’enfance chez les garçons. La tech est un marché ultra-compétitif, pas toujours bienveillant, trop souvent sexiste. Certains investisseurs doutent encore de la volonté et de la capacité des femmes à monter et développer des projets dans la durée.

La dénonciation du sexisme suffira-t-elle à faire revenir les femmes dans la tech ?

Il faut bien évidemment dénoncer le sexisme partout où il se trouve, mais aussi le combattre en créant des situations de mixité plus accueillantes. Un père m’a dit qu’il avait poussé sa fille à s’orienter vers les nouvelles technologies et elle est partie au bout d’un an parce qu’elle était la seule fille dans sa classe. Plus il y aura de femmes, moins on tolérera le sexisme et plus le milieu sera accueillant.

Que pensez-vous du hashtag #balancetonporc et de tous les témoignages publiés ?

Selon moi, tout ce qui permet de libérer la parole est salutaire. Si être derrière un écran permet à des femmes de s’exprimer et que cela montre à quel point le harcèlement sexuel, les intimidations et les agressions sexuelles sont un phénomène d’ampleur, c’est très positif. Pour autant, il faut rappeler que cela ne remplace pas un procès et que Twitter n’est pas un tribunal. La condamnation ne pourra se faire que si une plainte est déposée et qu’il y a un procès instruit.

Quel rôle le politique peut-il jouer face à un tel phénomène ?

Nous n’avons pas attendu ce phénomène pour agir. Le président de la République a eu une parole forte au sujet du harcèlement sexuel. Il a aussi fait de l’égalité entre les femmes et les hommes la grande cause nationale de son quinquennat. C’est un symbole fort qui illustre son engagement, lequel ne date pas des récents événements médiatiques. Aujourd’hui, je m’attaque au harcèlement de rue. En octobre, une grande concertation citoyenne a été lancée, qui se tiendra jusqu’en mars. Elle permettra d’enrichir le projet de loi contre les violences sexistes et sexuelles que le gouvernement déposera. Notre ambition est d’avoir une juste sanction judiciaire et sociale. Notre mot d’ordre est de ne rien laisser passer.

Vous avez récemment annoncé le lancement du programme French tech women. Que va-t-il contenir ?

Ce n’est pas une annonce, c’est une proposition. Lorsque j’étais adjointe au maire du Mans, j’ai conduit la délégation french tech pour la Sarthe. En observant toutes les étapes, j’ai constaté à quel point il y avait peu de femmes, chez les business angels comme dans les start-up à financer. Avec Mounir Mahjoubi, le secrétaire d’État au Numérique, nous travaillons à construire un dispositif pour inclure davantage de femmes dans le programme french tech.

Quel type d’action prévoyez-vous ? Pourriez-vous imposer des quotas de femmes dans les entreprises labellisées french tech ?

Nous travaillons sur des événements qui permettent la valorisation des femmes dans les technologies. Nous allons instaurer un prix Ada Lovelace. Cela rappellera qu’une femme a créé le premier programme informatique et nous espérons ainsi inciter les femmes à s’orienter vers ces filières. Je fais également un tour d’Europe pour identifier les meilleures pratiques. Au Royaume-Uni, où 9 000 postes sont non pourvus dans les nouvelles technologies alors que les femmes y sont comme en France sous-représentées, le groupe Mum’s in Tech forme des femmes aux nouvelles technologies à leur retour de congé maternité, un moment où elles ont parfois envie de se réorienter. C’est un programme que nous aimerions dupliquer. Concernant les quotas de femmes dans la french tech, ils font partie des pistes à étudier, comme la création d’un critère de mixité pour obtenir ou garder son label.

Disposez-vous d’un budget pour mettre en place ces actions ?

Nous n’en sommes pas encore à ce stade.

Atlantico vous avait qualifiée de "reine des salopes"en évoquant vos livres érotiques écrits sous pseudo. Comment avez-vous vécu ce sexisme ?

Qualifier une femme qui prend la parole sur la sexualité de "reine des salopes", c’est dire aux femmes : "Si vous parlez de sexualité, vous serez insultées." Les femmes sont trop -souvent considérées comme des objets de désir (ou de non-désir) dans notre société et pas comme des sujets désirants, actrices de leur propre sexualité. Doit-on, si l’on est une femme, s’autocensurer et se priver d’aborder certains sujets ? C’est aussi un message politique, le droit à disposer de son corps. Le sexisme est dans les médias tous les jours. Quand j’ai été nommée, la majorité des portraits me concernant jugeaient ma vie privée ou mon apparence. Moins mon parcours. Les hommes politiques ne sont pas traités de cette manière-là.

Publié par Marion Garreau et Marine Protais Social , L’Usine Campus , le 24/11/2017

Une volonté en attendant un budget

La précédente majorité avait lancé en janvier le plan Mixité numérique, traduit par la signature d’une charte par quinze acteurs du secteur – tels Social Builder, le Syndicat national du jeu vidéo, Tech in France et le Syntec Numérique – s’engageant à "mettre en œuvre des actions concrètes" en faveur de la mixité dans le secteur. Mais aucun financement n’est prévu, les signataires devant utiliser leurs fonds propres pour mener leurs actions. Aucune enveloppe n’est encore prévue pour les actions de Marlène Schiappa autour de la french tech.

La secrétaire d’État n’a obtenu qu’une rallonge symbolique de 100 000 euros pour son budget 2018, porté à 29,8 millions d’euros. La lutte pour l’égalité entre les sexes ne représente que 0,007 % du budget total de l’État.

Pour en savoir plus :

- "La tech est au paroxysme des normes masculines", selon Marlène Schiappa