Delphine Jeanny, diriger les hommes

, par christophe

"N’ayez pas d’a priori", c’est le message que souhaite diffuser Delphine Descorne-Jeanny, elle qui a briamment réussi dans un milieu d’hommes, l’industrie, à l’occasion de la Semaine de l’égalité professionnelle.

Efficacité, c’est le mot qui s’impose lorsqu’on rencontre Delphine Descorne-Jeanny.

Avant de la rencontrer même. Une demande de rendez-vous adressée par courriel et moins d’une demi-heure plus tardn la réponse tombe et l’entevue est planifiée. Delphine Descorne Jeanny est directrice des opérations chez Marle, autrement dit, juste en dessous du président de cette immense entreprise nogentaise spécialisée dans le médical. C’est elle qui élabore la stratégie industrielle et opérationnelle et s’occupe du management global de la brache industrielle de l’entreprise. Soit, comme elle le résume elle-même : "Tout sauf les finances, le commercial et la qualité".

Tirée à quatre épingles, toute vêtue de noire, elle accueille ses interlocuteurs avec une ferme poignée de main et un sourire engageant. Dans son grand bureau, là aussi tout estimpeccable. Une armoire, une table, un bureau, une machine à café. A part quelques reproductions d’oeuvres d’art ici et là sur les murs, rien de superflu.

"On peut faire carrière en Haute-Marne !" lance tout de go la directrice des opérations. Née à Chaumont, cette Haut-Marnaise de souche est en effet un exemple de réussite "made in Haute-Marne". Elle a grandi auprès d’un père inspecteur du trésor public et d’une mère restée au foyer pour élever ses deux filles. Et alors que sa soeur s’est destinée à l’enseignement, c’est vers une carrière scientifique et technique que Delphine Jeanny a décidé de s’orienter. Le bac en poche à 16 ans à peine, soutenue par ses parents qui l’ont toujours laissée libre de ses choix, la jeune élève précoce poursuit ses études à Dijon en classe préparatoire puis à Grenoble en école d’ingénieur. Une promotion qui comptait seulement dix filles pour 104 élèves. Là-bas, en suivant un double cursus, elle obtient à la fois un diplôme d’ingénieur en électrochimie et électrométallurgie et un DEA (Diplôme d’études approfondies) en science en génie des matériaux.

"Pendant ma jeunesse, j’ai rencontré beaucoup de chefs d’entreprises locaux qui n’arrivaient pas à embaucher des personnes à un niveau supérieur ou alors des personnes qui, n’étant pas originaires de la région, ne venaient que pour y acquérir quelques années d’expérience."

Une problématique qui a résonné comme un défi pour la jeune Haut-Marnaise : "Je veux travailler dans mon département !" s’était-elle alors convaincue. "J’ai toujours été scientifique, je ne me voyais pas faire autre chose". La recherche, elle a essayé, mais entre l’usine et le laboratoire, le choix a été vite fait. "Je voulais fabriquer, créer quelque chose", annonce-t-elle avec le regard déterminé que maintiennent ses profonds yeux bleus.

Décrocher un poste.

Dans les faits, cela s’est vite avéré "moins simple" que prévu. Diplômée en septembre 1995, ce n’est qu’en avril 1998 que Delphine Descorne-Jeanny a décroché son premier poste. Envolée les deux années d’avance qu’elle avait gagnées durant sa scolarité. Pour elle, plusieurs raisons expliquent ses difficultés d’alors : un marché du travail florissant, sa jeunesse et puis le fait d’être une femme. "J’ai vite été confrontée aux problèmes d’une femme dans la métallurgie", raconte-t-elle, un milieu réputé masculin. Elle se toujours cette fois où, ayant semble-t-il réussi son entretien avec l’équipe dirigeante de Hachette et Driout à Saint Dizier, elle a dû affronter tous les regards des ouvriers braqués sur elle lors de sa visite dans les ateliers. Et même si, comme aujourd’hui elle avait pris garde de porter un pantalon et d’attacher ses cheveux, son image de jolie blonde avait eu raison de sa candidature.

Pas facile de décrocher son premier emploi pour un jeune diplômé. Encore moins pour une femme dans l’industrie. Jusqu’à ce que le directeur de Forgeavia lui fasse confiance. "Il m’a dit : "je me moque que vous soyez une femme". Par la suite, toutes les portes se sont ouvertes". Après avoir été responsable qualité dans cette entreprise, elle aura été chargée de mission en accompagnement technologique chez Haute-Marne développement, puis responsable contrôle et assurance qualité fournisseurs chez Depuy, responsable relations clients et fournisseurs et responsable validation et assurance qualité fournisseurs chez Greatbatch à Chaumont.

Une question de confiance

La Chaumontaise atterit finalement chez Marle en 2010 où elle a pu allier ses compétences acquises à la fois dans la forge et dans le médical. D’abord en tant que directrice technique, puis comme directrice des opérations à peine un an après. "Le directeur des opérations partait. Mais le jour où le président m’a proposé le poste, je pensais être enceinte , je lui ai demandé un jour de réflexion". Le lendemain, le test s’avérait positif. "J’ai été honnête, je lui ai dit que j’acceptais le poste mais que j’étais enceinte. Le président m’a dit que ça ne changeait rien. Là encore, on m’a fait confiance".

Une confiance qu’il n’a toutefois pas fallu décevoir. Arrêtée tôt pour cause de santé, la nouvelle directrice des opérations a continué à travailler tout le temps de sa grossesse, à distance. "ça n’a pas été une grossesse comme tout le monde", avoue-t-elle. Pas question de rater une seule de ses réunions matinales. "Jusqu’au jour où je suis partie à la maternité, j’étais en contact avec mes équipes le matin", raconte-t-elle amusée.

Quand bébé est arrivé, c’est bien sûr devenu plus dur de travailler à domicile. Mais en tout et pour tout, la jeune maman n’aura comptabilisé qu’une quinzaine de jours d’absence. "C’est un choix personnel", affirme-t-elle en donnant pour exemple Rachida Dati, même si elle n’aime pas vraiment être comparée à la ministre revenue au travail trois jours après son accouchement. "On ne peur pas vouloir un poste à responsabilités et s’en détacher ensuite. Mon fils reste ma priorité, mais j’ai réussi à faire coexister les deux." Sans doute aussi car Delphine Descorne a à ses côtés un mari pour la soutenir. Rencontré à Greatbatch, ce responsable qualité a semble-t-il, de façon originale, toujours rêvé d’avoir une femme qui gagnerait plus d’argent que lui et aurait plus de responsabilités. "Il est fier de moi et pas du tout jaloux. Il n’est absolument pas dans mon ombre et ne souffre pas de cette situation". Il faut dire que la presque austère directrice d’opérations est toute autre dans sa vie privée. Elle qui aime le jeu et la culture générale a par exemple monté l’association "Qui veut gagner des millions", liée au jeu télévisé auquel elle a pu participer à deux reprises.

Un milieu masculin

Ainsi, les premiers a priori dépassés, travailler dans des milieux masculins ne lui a jamais posé de problèmes. Aujourd’hui, elle affirme même trouver "plus facile de manager des hommes que des femmes". Selon elle, les échanges sont plus clairs. Elle pense également que les hommes font preuve de "plus de retenue" du fait qu’elle soit une femme et qu’il n’y a pas de rapport de force. A l’inverse, la Haut-Marnaise n’a jamais usé de ses charmes pour avoir gain de cause. "Il ne faut surtout pas jouer sur le fait que l’on est une femme, je suis reconnue pour mes compétences et mes qualités, point". Ainsi, sans gommer totalement sa féminité - chemisier fantaisie, maquillage, bijoux et chaussures à talons - l’ensemble de sa tenue de travail reste délibérément classique et surtout pas sexy. Mais pas question non plus d’être "extrémiste" et de se sentir offensée par les petits compliments qui ne manquent pas de lui être adressés de temps à autre. "Je laisse glisser".

A 41 ans, Delphine Descorne-Jeanny paraît avoir pleinement confiance en elle. Elle se dit "fière d’avoir réussi dans un milieu d’hommes, ce n’est pas commun". Elle encourage les filles à suivre cette voie de l’industrie et aimerait donner une autre image de cet environnement. Pour la première fois, elle témoignera de son parcours (voir ci-dessous). Car les choses ont un peu changé depuis ses débuts dans la profession et la directrice ne compte plus les réunions entre cadres d’entreprises où elle est la seule femme, même à l’international, comme ça a pu se passer en Irlande chez un gros client récemment. "Les préjugés existent des deux côtés , ce n’est pas que de la faute des entreprises ; peu de femmes veulent se diriger vers des études supérieures techniques ou alors pour la recherche, mais pas dans l’industrie."

Maintenant qu’elle se trouve de l’autre côté de la barrière, pas question de discrimination à l’embauche. Ni en faveur ni contre les femmes. Elle a horreur du principe des quotas "qui ont obligé parfois à mettre en place des femmes qui n’avaient pas les capacités, pénalisant les autres". Elle estime que les femmes ont autant leur chance que les hommes dans ce milieu. "Il ne faut pas se sous-estimer ou diriger toutes les filles vers des métiers dits féminins".

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crédits : © Usine nouvelle - 2014
Delphine DESCORNE-JEANNY, directrice des opérations de MARLE et maître d’apprentissage de Lucille DUPORT, étudiante ingénieure MM promotion 2014 de l’UTT.

Toujours dans un soucis d’efficacité, et pour consacrer le peu de temps libre qu’il lui reste à sa famille, Delphine Descorne-Jeanny s’accorde un quart d’heure de yoga le matin "ça aide à rester zen", et écoute durant ses trajets en voiture les livres qu’elle n’a pas le temps de lire. Depuis mai 2014, elle est également devenue la vice-présidente du club d’entreprises Nogentech. Ses objectifs, grâce à son réseau : "Donner une image cohérente du tissu industriel local et aider les petites entreprises". Car, celle qui se définit volontier comme "chauvine" aimerait que comme elle "chacun soit fier de notre tissu d’entreprises locales".

Anaïs GREUSARD

Source : Voix de la Haute-Marne PAGE 24, du vendredi 17 octobre 2014

Conférence sur la mixité

Ce vendredi 17 octobre 2014 de 9h à 11h30, dans le cadre de la Semaine de l’égalité professionnelle organisée par les Espaces métiers de Champagne-Ardenne, une conférence "Parlons sur la mixité des métiers !" est proposée. L’introduction sera réalisée par Joelle Barat, vice-présidente en charge de la santé et du handicap, présidente de l’atelier "Partage et diffusion de la culture de l’égalité" et par Céline Lahitete, Chargée de mission départementale aux Droits des femmes et à l’égalité. Suivrons des témoignages de professionnelles dans des métiers dits masculns (industrie, bâtiment), notamment celui de Delphine Descorne-Jeanny, et de professionnels dans des métiers dits féminins (paramédical) pour un public scolaire. Conclusion par Eric Lebel, principal du collège La Rochotte. Amplithèatre du collège de la Rochotte, 5 rue Blaise Pascal à Chaumont. Ouvert à tous et toutes. Informations et inscription : Espace métiers du Pays de Chaumont au 03 25 31 67 37.

Pour en savoir plus :

- la filière du Médical en Haute-Marne
- Marle a racheté fin juillet 2017 la société suisse SMB Médical.
- Entretien en octobre 2016 avec Delphine Descorne-Jeanny, directrice des opérations chez Marle, sur la mixité professionnelle
- Une école d’ingénieurs à la campagne : Article dans l’Usine Nouvelle du 26 novembre 2014.
- Delphine Descorne Jeanny est vice-présidente du cluster Nogentech depuis le 14 mai 2014.
- Entretien en octobre 2014 : Delphine Jeanny, diriger les hommes
- Bernard Marle, forgeron de la prothèse médicale de 1978 à 2011