David Biguet : « Il n’y a pas une, mais des industries du futur » Une usine du futur qui n’a pas de clients, ça ne sert à rien. Le client est plus important que la technique.

, par christophe

Fabricant d’implants et d’instruments chirurgicaux, le Haut-Marnais David Biguet estime que la technologie ne fait pas tout. Il évoque la nécessité pour les entreprises d’être « agiles et flexibles », « fluides » dans leur organisation, et très à l’écoute de leurs clients. L’industrie du futur, c’est fabriquer le bon produit au bon moment sans stocks.

Quelle définition donneriez-vous de l’industrie du futur ?

Je pense tout d’abord qu’il n’y a pas une, mais des industries du futur, en fonction de la taille de l’entreprise, de ses besoins et de son secteur d’activité. L’industrie du futur de la sous-traitance automobile n’est pas la même que l’industrie du futur de la sous-traitance mécanique, des services de l’aéronautique ou du médical.
La sous-traitance automobile de très grandes séries a dû vivre d’importantes mutations pour rester compétitive. Elle est très en avance par rapport à d’autres secteurs. La sous-traitance non automobile est en train de suivre ce qui a été fait il y a dix ans dans l’automobile. Quant à l’usine du futur dans les petites structures, c’est l’art d’adapter ce que les très grosses sociétés ont fait.

Pour moi, je dirais que l’industrie du futur, c’est fabriquer le bon produit au bon moment, donc sans stocks. Le bon produit, c’est le produit que le client attend, de plus en plus customisé, à un prix et une qualité donnés. Au bon moment, c’est-à-dire quand il en a besoin.

Quelles sont les recettes de l’industrie du futur ?

Dans l’industrie automobile, l’innovation n’est pas toujours d’ordre technologique. Elle est aussi organisationnelle. Il faut que l’entreprise reste très fluide, très dynamique, car le temps et la vitesse comptent beaucoup. L’entreprise doit être agile , c’est-à-dire capable de changer sans devoir tout casser, et pour cela disposer d’outils flexibles et d’hommes bien formés. Elle doit savoir passer d’un produit à un autre, d’un client à un autre facilement. Le monde bouge tellement vite que si l’entreprise est trop focalisée sur quelque chose, le jour où le besoin se déplace, elle meurt.

Cela veut dire aussi beaucoup communiquer avec les salariés, réduire les étages de la pyramide, alléger la chaîne de commandement, de façon à ce que l’information provenant du client parvienne plus rapidement à celui qui réalise le produit ou le service.

Le client, de son côté, attend une information plus fluide : je veux savoir où en est mon produit, à quel niveau de l’entreprise il se trouve, quand je serai livré. Cette fluidité repose sur les ERP, les systèmes d’information, le big data.
Mais l’information pose bien sûr un certain nombre de problèmes en termes de confidentialité, car on ouvre les portes en grand. Et puis, plus on en montre aux gens, plus ils veulent en savoir. Enfin, quand je suis client, comment extraire l’information qui m’intéresse ?

L’entreprise du futur que vous décrivez ne risque-t-elle pas d’être inféodée à ses clients ?

Mais c’est le client qui paie ! Le client est vraiment roi. On peut imposer quelque chose si on s’appelle Apple, qu’on a sorti le premier smartphone et qu’on a cinq ans de brevets devant soi. Mais il n’y a personne d’autre pour faire ça. Le client, que ce soit un particulier ou un industriel, a la possibilité de trouver ailleurs ce qu’il cherche. En réalité, c’est la concurrence entre entreprises qui fait que le client est roi. Il faut considérer que le client est plus important que la technique. Il est certes plus facile de descendre dans l’atelier résoudre un problème technique que d’aller voir un client. La technique, c’est rassurant, alors qu’un client pose souvent des questions embêtantes qui nous montrent nos “défauts”.
J’observe au passage que les sociétés les plus proches commercialement de leurs clients n’ont pas sollicité le dispositif usine du futur. Ce sont leurs clients qui les ont obligées à évoluer.

Cela suppose des forces de vente adaptées ?

L’accent n’est pas assez mis sur la force commerciale, y compris dans les usines du futur que j’ai pu visiter. On a mis du futur dans la technologie, dans l’organisation industrielle, mais il manque cette vision du client, du marché. On a résumé l’usine du futur à fabriquer vite et bien, et non à fabriquer la bonne chose pour la bonne personne. Une usine du futur qui n’a pas de clients, ça ne sert à rien !

Quelle est donc la place de la technologie ?

Dans le médical ou l’aéronautique par exemple, être une usine du futur implique d’être à la pointe des procédés industriels, pour être encore plus précis, encore plus propre. Cela veut dire parfois remplacer l’homme par la machine pour offrir une grande répétabilité et réduire les risques.

En automatisant et en robotisant ?

Je l’ai beaucoup fait dans l’industrie automobile, où je travaillais avant. J’installais un robot tous les mois et demi pour remplacer une personne. Au lieu d’une personne pour une machine, il y en avait une pour deux machines. C’est la vision purement économique des choses. La robotisation est bien sûr un des moyens permettant de réduire les coûts et d’augmenter les compétences de l’entreprise. En revanche, ça ne marche pas pour tout. Ça marche dès qu’il y a de la série. Sinon, il faut créer des cellules très flexibles capables de travailler sur n’importe quel produit. Robotiser toute une ligne pour faire de la très grande série, cela va à l’encontre de la recherche de fluidité.

On compare souvent la France à l’Allemagne à ce sujet.

J’ai aussi travaillé en Allemagne. C’est un non-sens de comparer les deux pays en termes de robotisation. L’Allemagne fait de la très grande série et produit des volumes énormes qui justifient de robotiser. La France ne fabrique pas d’aussi gros volumes.

Vouloir rapatrier des grandes séries en France, pour moi c’est une bêtise, car ce sont des produits low cost. En revanche, utiliser des robots très flexibles capables de faire un produit bleu, un produit jaune, un produit avec du bleu et du jaune, la France a intérêt à y aller, d’autant qu’elle est le troisième pays au monde en termes de compétences et de recherche robotique. La très haute qualité et la personnalisation nous permettront de garder nos métiers et nos emplois.

On aurait plutôt tendance à penser que la robotisation “supprime” les hommes ?

En fait, on déplace les hommes : on passe du « je fais » au « je sais faire et je pilote ». Ce qui n’est pas plus mal s’agissant de métiers fatigants. Il ne faut pas oublier non plus cet autre aspect : des ouvriers, on n’en trouve plus. Et donc l’entreprise a remplacé les ouvriers par des ingénieurs qui ont mis des robots !
Il faut découpler les notions de chômage et d’entreprise performante. Moi, dans mon entreprise, j’aurais la possibilité d’augmenter mon chiffres d’affaires de 20 % dans certains secteurs, mais je ne trouve personne. Cela fait deux ans que je refuse des commandes à cause du manque de personnel. Dans beaucoup de cas on installe des robots parce qu’on ne trouve pas de personnels. J’ai même visité des installations où cela revenait plus cher de faire polir les pièces par un robot, parce que l’homme est plus rapide, plus efficace, et donc plus économique.

Au final, l’industrie du futur joue sur plusieurs tableaux ?

Oui, car encore une fois, les problèmes ne sont pas les mêmes d’une entreprise à l’autre. Le robot peut être une solution, le système informatique peut en être une autre, l’organisation du personnel et le management aussi, la gestion des stocks également.

Ce que j’apprécie dans l’usine du futur telle que la conçoit la Région Grand Est, c’est qu’avant d’attaquer, on fait un diagnostic qui dure cinq jours : financier, commercial, organisationnel, gestion des surfaces, gestion des stocks… Si les points de faiblesse sont les coûts de revient, alors les experts préconiseront de mettre un robot. Sinon, ils indiqueront d’autres solutions.

Propos recueillis par Frédéric Marais

Qui est David Biguet ?

Ingénieur mécanique de formation, David Biguet , président du Cluster Nogentech , travaille dans l’industrie depuis vingt-cinq ans. D’abord dans l’automobile, où il a touché à la forge, la fonderie, l’usinage et l’injection plastique, avant de bifurquer dans le médical. Il dirige le site de Biotech Ortho à Nogent, en Haute-Marne, et préside Nogentech dans cette même ville.

Propriété d’un groupe américain, Biotech Ortho fabrique 100 000 implants par an dédiés à la chirurgie du pied, répare 10 000 instruments chirurgicaux et fait aussi de l’assemblage d’instruments chirurgicaux. Le site, qui emploie vingt personnes, livre à 80 % les cliniques et hôpitaux français (les chirurgiens orthopédistes en direct) et à 20 % les pays étrangers, Brésil en tête.

Nogentech est un cluster qui regroupe 50 entreprises, plutôt localisées dans le sud de la Haute-Marne, et spécialisées dans la mécanique pour l’automobile, l’aéronautique, le médical et l’énergie. Elles représentent 300 millions d’euros de chiffre d’affaires pour un peu plus de 2 500 salariés, la plus petite entreprise comptant un salarié, la plus grosse, 750. Nogentech a été créé au départ pour résoudre un problème environnemental nécessitant une action collective (les déchets de polissage). Problématique qui reste d’ailleurs d’actualité, avec cette fois les déchets liés au travail du titane (2 000 t par an) et la création d’une filière de recyclage à la clé. Le Cluster Nogentech organise aussi des salons, des visites d’entreprise et des formations. C’est une association financée à 80 % par ses adhérents et à 20 % par les villes de Nogent et de Chaumont. En 2016, le cluster a intégré le réseau thématique French Tech de la santé (#HealthTech).

NogenTech a été distingué parmi les écosystèmes les plus favorables aux start’ups. Le 25 juillet 2016 à Laval, le Cluster NogenTech, et son département Prosthesis Valley, a intégré le réseau thématique FrenchTech de la santé : « HealthTech » pour les dispositifs médicaux.

Le réseau thématique « HealthTech » confirme la pertinence du territoire Nogent-Chaumont comme point d’ancrage pour la croissance de toutes les start-up, notamment celles qui évoluent dans le domaine des dispositifs médicaux.


Pour en savoir plus :

- Haute-Marne : Biotech Ortho fait des pieds et des mains pour se développer
- Le cluster Nogentech
- Nogentech continue encore de grandir, le 20 avril 2017
- Témoignage du Cluster Nogentech lors de #BeEST2016 le 07 octobre 2016 à Nancy
- Nogentech : un écosystème qui fait rimer metallurgie et orthopédie
- Le cluster Nogentech
- Matinale technologique n°16 : La robotique du futur : Robotique collaborative et Robotique mobile le 18 octobre 2017 à Nogent.
- Robotisons nos usines pour sauver notre industrie : Le nombre de robot par employé est inversement proportionnel au taux de chômage dans les pays industrialisés.
- David Biguet : « Il n’y a pas une, mais des industries du futur »
- Le contexte économique Grand Est est favorable au deuxième trimestre 2017


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Cluster Nogentech
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Die Unternehmen im cluster
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Prosthesis Valley, un département du cluster Nogentech
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FLAAMM, un département du cluster Nogentech
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